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dimanche 4 mai 2014

Le dix virgule zéro zéro et l'infini (ROMAN)



Montréal, été 1976. Nadia Comaneci a 14 ans. Ce sont les premiers Jeux Olympiques de la gymnaste, qui obtient à sept reprises la note parfaite de 10.00, et repart avec trois médailles d’or. La fillette devient la plus jeune héroïne communiste à l’Est, mais aussi une véritable star à l’Ouest, réunissant d’« un coup de pied à la lune » les aspirations des deux blocs en pleine Guerre Froide.

Quand le monde découvre cette gamine « morphologiquement supérieure », aux « os en fil de soie », Lola Lafon a quatre ans. Comme Nadia, elle grandit jusqu’à ses douze ans dans « ce monde disparu et si souvent caricaturé » qu’est l’Europe de l’Est. Comme Nadia, elle voyage entre les deux blocs, témoin des histoires croisées du Communisme et du Libéralisme, des représentations des pays de l’Est et de ceux de l’Ouest, et de leurs cultes respectifs. Elle choisit le cadre du roman pour faire se confronter toutes les voix de nos imaginaires collectifs. En construisant « un dialogue fantasmé » entre une narratrice occidentale, relai des foules et des médias, et une Nadia lassée de rendre des comptes à ses juges sportifs et politiques, elle tente de combler les failles du récit par la fiction.

« Biomécanique d'une fée communiste »
 
Tout commence en 1976 à Montréal, quand Nadia « dézingue le déroulement des chiffres, des mots, des images. » La narratrice nous fait revivre au présent ce moment d’histoire où, quatre ans seulement après le massacre des Jeux de Munich, « La gamine vient nous prendre par la main et, ensemble, on tournoie dans une spirale d'insouciance. » En pleine période de resserrement du régime de Ceausescu, le « robot communiste », la « collaboratrice miniaturisée de l’architecture qu'ils ont bâtie », la « fillette missile » agit comme un formidable outil marketing dans « l'édification de l'entreprise Roumanie ». À travers elle « le pouvoir faisait la promotion d'un système. La réussite totale du régime communiste, l'apothéose de la sélection : l'Enfant nouvelle, surdouée, sage et performante. » Repoussant les limites du corps, la petite fille d’Onesti donne vie au mythe de l’éternelle jeunesse, et redore ainsi l’étoile rouge auprès d’« un Occident en manque d’ange laïque.


« Contrat d’insoumission »


Instrument du parti, jouet de son entraîneur, scrutée par les juges sportifs, les médias, et la Securitate, Nadia aurait-elle juré obéissance à tous ceux qui prétendent pouvoir décider à sa place ? Au pays où sévit la « police des menstruations » et où les femmes sont réduites à servir la politique nataliste du Conducator, Nadia fait le choix de la liberté : «  C'est un contrat qu'on passe avec soi-même, pas une soumission à un entraîneur. Moi, c'était les autres filles, celles qui n'étaient pas des gymnastes, que je trouvais obéissantes. Elles devenaient comme leur mère, comme toutes les autres. Pas nous. » La recette de Béla Karolyi, l’entraîneur, est simple : les fillettes ont déjà la souplesse, « il faut simplement leur enseigner le cran ! » Force, endurance, et détermination sont les piliers de son programme sportif. Ses gymnastes sont recrutées suffisamment jeunes pour ne pas avoir appris les codes culturels imposés à leur sexe, et pas question de les salir avec de « sales trucs pour bonnes femmes ». Avec lui, « son écureuil sans poils » va réaliser des performances sportives jusqu’alors réservées aux hommes, et toutes les petites filles de l’été 1976 rêveront de « s’élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue. » Les athlètes de l’Ouest sont quant à elles sponsorisées et contraintes de se montrer maquillées et en robe ; des centaines d’hôtesses « disposées telles des plantes saines et lustrées » les assistent pendant les compétitions ; des petites filles sont mises en scène avec force gloss et mascara sur d’immenses affiches pour promouvoir des parfums « Parce que l'innocence est plus sexy que vous ne l'imaginez... » Nadia est aussi une enfant-star, mais à l’inverse de Brooke Shields et Jodie Foster, elle se tient « en dehors de tout ça » et nous interroge : « vous trouvez ça mieux… plus moderne ? »



« Mise au point sur l’infini »



Nadia Comaneci, à l’image des autres héroïnes des romans de Lola Lafon, subit la violence d’une époque, d’un système, et nous permet d’évaluer leur degré (zéro ?) d’humanisme. Aussi celle qui aura défié la mort dans les gymnases et collectionné les médailles d’or devra-t-elle capituler devant les hormones, la puberté, qui n’ont jamais été prévues au « contrat amoureux qui [la] lie à la terre entière depuis 1976 ». Poussée vers la sortie à vingt ans car « il suffit de garder une seule fille en phase terminale d’enfance pour prouver qu’on n’a rien contre elles », Nadia fuit la Roumanie en novembre 1989. Une fois quitté l’hypnotique justaucorps blanc, elle exacerbe les frustrations d’un public en manque : « La vierge vestale des olympiades est devenue une traînée de tabloïds avec le désir de liberté comme explication à tout et aucun remords, avec ça – on a l’impression de voir Cendrillon dans un porno. » La sentence médiatique est aussi expéditive et radicale que le procès des époux Ceausescu, jugés en 55 minutes avant d’être exécutés le 25 décembre 1989. Celui qui briguait le Prix Nobel de la Paix quelques mois plus tôt apparaît « vieux comme un grand-père, Elena aussi, ils tremblent et se tiennent la main avant de mourir comme des amoureux. » Si l’individu est réduit à un rien au service du projet collectif dans les sociétés totalitaires, le libéralisme ne mise pas pour autant sur l’infinie valeur de l’humain. Les régimes, aussi différents soient-ils, peuvent nourrir des cultes communs, mais surtout ce goût du sacrifice de ces icônes dès lors qu’elles auront commis la faute suprême : devenir « comme les autres ».






La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, Janvier 2014. Prix de la Closeriedes Lilas 2014.
 

lundi 3 juin 2013

Rencontre littéraire du 4ème type


En 1884, Edwin A. Abbott, professeur et théologien anglais, écrit Flatland, a romance of many dimensions. Cent vingt-huit ans plus tard, ce bouquin énigmatique aux allures de traité de géométrie est traduit en français par Philippe Blanchard et réédité chez Zones sensibles. Simple petit carnet de croquis en noir et blanc, agrémenté de calligrammes, Flatland nous emmène en quelques pages à la conquête du Monde.




Un esprit trop carré


Flatland, c'est l'histoire d'un carré, dont le monde en deux dimensions va être bouleversé par sa rencontre avec une figure sphérique. Il va devoir surmonter sa peur, sa colère, et les limites de son raisonnement pour accepter qu'il existe d'autres mondes, composés de réalités qui le dépassent. "Pour lui, en dehors de son Monde, ou Ligne, tout n'était que vide ; nenni, pas même vide, car le vide implique l'Espace ; disons plutôt que tout était non existant."

Car qu'est-ce que le monde, sinon un espace délimité, peuplé d'êtres limités, qui ont pour objectif d'y cadrer leur existence, d'y dessiner des normes ? Une réalité étriquée en somme, que l'on arpente de long en large, mais souvent sans regarder au travers.



Dans la première partie de son récit, intitulée Notre Monde, le Carré esquisse le fonctionnement de sa société dans les grandes lignes. "Nos femmes sont des Droites. Nos Soldats et nos Ouvriers de la classe inférieure sont des Triangles à deux côtés égaux. [...] Notre Bourgeoisie est constituée de Triangles équilatéraux [...] Les Intellectuels et les Gentilshommes sont des Carrés (classe à laquelle j'appartiens) et des figures à cinq côtés ou Pentagones. Juste au-dessus d'eux se trouve la Noblesse, qui comporte plusieurs degrés ascendants, par accroissement du nombre de côtés [...] Finalement, quand le nombre de côtés devient trop important et que les côtés eux-mêmes sont si petits qu'on ne peut plus distinguer la figure d'un Cercle, on entre dans l'ordre Circulaire ou ordre des Prêtres, qui est la plus haute classe."

Par le biais de ce système géométrico-social, le Carré nous donne à (re)penser nos attirails de lois sécuritaires, nos échelles sociales, soi-disant justifiées par des configurations dites "naturelles", la tentation de l'eugénisme, les dangers d'une société qui seraient parvenue à éradiquer l'irrégularité, et ainsi toute forme d'art, d'expression, de liberté.


Vers l'infini et l'au-delà


Mais dans quel monde vit-on ? direz-vous. Tout est une question de point de vue. Flatland, récit allégorique, nous exhorte à prendre de la hauteur. « Être autosatisfait, c’est être vil et ignorant, et aspirer à autre chose vaut mieux qu’un bonheur impuissant et aveugle. » Cependant le voyage vers ces Autres Mondes possibles n'est pas de tout repos.


La première étape de l'épopée du Carré est onirique. Il visite en rêve un monde d'une dimension en dessous du sien : le Royaume de la Ligne. Il y rencontre un Roi borné, effrayé de cette intrusion extra-lignesque qui s'amuse de son ignorance et maltraite ses idées reçues. Et face à la force du dogme, l'analogie et la pédagogie sont peu de choses. Le temps de parole du trouble fête est compté, et sa mise à mort rapidement réclamée. 



Lorsque le Carré reçoit à son tour une visite de l'au-delà, il devient lui-même l'ignorant, désarçonné devant l'univers infini qui l'entoure. « Ou je suis fou ou je suis en enfer ! Ni l’un ni l’autre, répondit calmement la voix de la sphère ? C’est la Connaissance… » Après un court séjour en Spaceland au côté de la sphère, le Carré ne sera plus jamais la même figure en son plat pays. Il ne pourra oublier ce qu'il a découvert, et n'aura de cesse d'aspirer à explorer davantage. 

Flatland, petite science fiction allégée, est en réalité un véritable manuel de philosophie, à la fois atemporelle et applicable dans tous les mondes, connus et moins connus ! En vente ici, et (entre autres).

mercredi 2 janvier 2013

La Fossoyeuse des Lilas (ROMAN)


Dans ce monde, nous marchons sur le toit de l’enfer et regardons les fleurs. Esther a hérité ce haïku de sa grand-mère. Anthropologue, elle se tient à la porte du monde des morts et examine les corps qui doivent encore témoigner, en attente d’une sépulture. Comme Mrs Dalloway, héroïne de son enfance, elle cherche les fleurs sur le toit de l’enfer pour ne pas regarder en bas, ne pas succomber au désir de mort qui l’habite.


« A l’Institut, l’étude du monde des morts est mon domaine. » Esther est anthropologue, chercheuse en stigmates. Elle examine les cadavres et leurs cicatrices, un travail plutôt solitaire et lugubre. D’où la nécessité de dénicher les fleurs dans son quotidien : pétunias, mimosas, impatiens, œillets… Cette poésie qui rejaillit quoiqu’il arrive, à chaque saison, même sur les cimetières. Mais son environnement ne va pas tarder à se changer en désert aride et stérile. Après son divorce, elle sauve un philodendron asphyxiant dans une poubelle : « on l’avait jeté comme on venait de me jeter ». Tandis que sa mère est décomposée à petit feu par la démence sénile, les pétales qu’elle voit se délavent et les corolles se rabougrissent. À la mort de son père, les narcisses font leur apparition, plantes toxiques, à l’odeur inconvenante. Lorsqu’enfin elle devra partir pour le Kosovo, rejoindre les équipes en charge d’identifier les corps retrouvés dans les charniers, Esther ne verra plus que quelques myrtes sauvages isolés, parmi les herbes folles et les ronces.

« La mort, je me débattais avec elle. » Esther doit composer avec la mort des autres : comment faire le deuil de ses proches tout en exhumant chaque jour des corps pour recueillir leur ultime témoignage, leur redonner vie ? Avec sa propre mort aussi : comment ne pas basculer, se laisser tomber dans les bras de cet au-delà fascinant lorsqu’on se tient sur la corniche, que l’on se fait gardien de la mémoire de ces êtres déjà en route ? « Tout compte fait, c’est cela que nous sommes : des veilleurs de chagrin. »

Armée de sa pelle, Esther entame alors une laborieuse introspection pour aller dénicher ses plus profondes égratignures. Elle va d’abord se mettre à parler à son psy, raconter ses rêves, ses souvenirs, son quotidien, pour déterrer et  déchiffrer les maux de l’enfance « incrustés sous sa peau », ce « tatouage invisible » qui la hante. 


Écouter un extrait du roman lu par l'auteur
«  Dans notre milieu, tout le monde savait que certains stigmates osseux sont révélateurs des bonnes ou mauvaises conditions de vie pendant la croissance ou d’autres périodes clés de l’existence. Nous les appelions les lignes de Harris, désignant ainsi les « indicateurs de stress », les traces d’une mauvaise adaptation aux exigences de l’environnement qui s’était traduite par des troubles physiques plus ou moins profonds. Un stress d’une longue durée, intense ou incontrôlé pouvait avoir un effet dévastateur sur les individus {…} Il laissait alors des traces observables sur les os. {…}  Ces lignes étaient devenues pour moi le signe visible de la pensée et de l’émotion ; penchée sur elles durant de longues heures, je tâchais de comprendre ce que, de si loin, elles pouvaient exprimer. »


Alors que sa mère perd peu à peu l’usage de l’écriture, de la lecture, puis de la parole, Esther s’approprie progressivement ces outils d’expression et de compréhension, dans un cheminement inverse. Armée des mots que sa grand-mère lui a laissés en héritage, par le biais de son exemplaire annoté de Mrs Dalloway, elle s’attèle dans la deuxième partie du récit à la rédaction d’un carnet de route, journal pêle-mêle de son voyage en enfer. Plus elle va s’enfoncer dans l’horreur et la barbarie des charniers kosovars, plus elle va devoir se maintenir à la surface, remplacer les marques physiques de la souffrance par des lignes d’écriture, car « chez les humains, pour exprimer sa souffrance, on parle. »

Kosaburo,1945, le premier roman de Nicole Roland (qui a effleuré le Prix Rossel après avoir reçu le Prix Première de la RTBF), aura permis aux lecteurs de ressentir la tentation du sacrifice auprès des kamikazes japonais de la seconde guerre mondiale. Cette fois, toujours avec simplicité, entrelaçant observations crues à la rigueur scientifique, et délires plus ou moins éveillés d’un cerveau en souffrance, Nicole Roland nous entraîne directement dans sa descente aux enfers. Elle nous ouvre les sépultures, nous emmène toucher la mort du doigt, voir le chagrin devenir palpable, le sentir nous griffer irrémédiablement. Pour mieux remonter ensuite à la surface ? C'est à découvrir dans la 3ème partie des Veilleurs de Chagrins !


« Dans ce livre, il y a la folie, la destruction, la mort, mais des abeilles s’élancent dans l’air brûlant de vibrations, des fleurs s’ouvrent, frémissantes de plaisir. Là, je peux exister. »


Les Veilleurs de chagrin, Nicole ROLAND, Actes Sud, 2012, 240 pages.
En vente ici

Article publié dans le numéro 394 de la revue Indications : Daba Maroc - Septembre 2012. 

dimanche 10 juin 2012

Deux mâles, des mots (Concert lecture d'Arthur H)


Seconde étape du Marathon des mots, festival des littératures organisé tous les deux ans par l’ASBL Entrez Lire, le concert-lecture d’Arthur H et Nicolas Repac, l’Or Noir, aura été l’occasion d’un retour aux sources. Retour en enfance, temps béni où l’on nous raconte encore des histoires, retour à la tradition orale de la littérature qui s’écoute et se transmet, retour à la musicalité des mots, aux fondements de la poésie, retour aux racines des différentes cultures qui nous habitent, car « nous sommes tous, aujourd’hui, un peu créole, un peu américain, un peu oriental, un peu africain (relié par la vérité du rythme) ».



C’est le noir complet. Sur scène, deux conteurs, l’un assis à une table de bistrot, l’autre entouré d’instruments traditionnels, tous deux chapeautés. On pourrait être dans une tribu africaine, ou dans un club de jazz de la Nouvelle Orléans. Nous sommes en route vers l’Or Noir, portés par la voix d’Arthur H,  « cette voix qui nous vient du fond de la bananeraie, langoureuse et élégante, comme un hamac l’aurait fait s’il savait chanter, parfois grave et sèche comme une lampée de rhum, pour s’éteindre doucement afin de faire corps avec la nuit », nous décrit Dany Laferrière, l’un des auteurs des textes ramenés de la Caraïbe francophone par nos deux voyageurs.

Le théâtre, la voix, les lumières, les notes, constituent ici un véritable écrin dans lequel les mots scintillent davantage. « Avec Nicolas, nous avons improvisé quelques jours, jusqu’à ce qu’il trouve l’ossature harmonique, rythmique et mélodique et, surtout, l’atmosphère émotionnelle, la couleur sonore qui vibre avec chaque poème ». Voilà ainsi le public embarqué dans une expérience collective, un frissonnement général où tous les sens sont en éveil pour accueillir les mots, bien loin des gueuletons littéraires solitaires modernes dans les transports en communs.

L’amour, la mort, le voyage, notre conteur « siffle des choses très anciennes/de serpents de choses caverneuses » (Aimé CESAIRE, Corps perdu). L’Or noir, combustible, source d’énergie naturelle, alcool à brûler les cœurs et à transmettre les passions, ce sont les mots, les mots de tous les temps, nous dit Arthur H qui les réincarne : « Culbuté par la grosse houle du siècle/ au feuillage musicien des mots je lave/ mon époque à l’eau de ma tendresse du soir. » (René DEPESTRE, Le métier à métisser)

Prochaines escales : http://www.arthurh.net/lor-noir/

mercredi 14 mars 2012

Osez, osez Delphine, et que ne durent que les moments doux... (LITTERATURE)


J'ai découvert Delphine de Vigan.

Depuis le temps que je la croisais et la recroisais, au détour d'un journal, d'une librairie, d'une publicité, partout cette photo de couverture de Rien ne s'oppose à la nuit qui me hèle, intercepte mon regard et le défie. J'avais lu la quatrième de couverture, bien entendu, plusieurs fois même, tourné et retourné l'ouvrage entre mes doigts. Oui, cette histoire de famille m'interpelle. D'autant qu'elle évoque en moi a brûle-pourpoint les Lignes de faille de Nancy Houston, La Place d'Annie Ernaux, et ce rêve que nous avons tous un jour d'essayer de se lire un peu dans les choix qu'ont fait nos parents. Mais il y a des moments, et là, pour moi, ce n'était pas le moment. Enfin, c'est ce que je croyais, car après m'avoir poursuivie plusieurs mois, elle m'a rattrapée. 

Fraîchement débarquée en Bretagne pour un long weekend chez des amis, elle était là, qui trônait sur la table basse. Rusée, elle n'avait pas dégainé son nouvel ouvrage que je tenais volontairement à distance dans l'attente d'une période plus propice. Non, elle était venue simplement, avec Les Heures souterraines. Posé nonchalemment, près du canapé assorti à la couverture, tous les deux d'un bleu moelleux et reposant. Je lui ai tourné autour quelques heures, puis ai demandé à sa propriétaire d'un ton détaché : "C'est bien, Delphine de Vigan ? On la voit partout." Celle-ci me répondit cela : on ne s'en détache pas.

J'ai alors cédé, lu les premières pages, accroché à l'écriture simple et émouvante, et j'ai dévoré, non pas un, ni deux, mais trois livres de Delphine de Vigan!
Voici le récit en trois actes de ma rencontre avec cet auteur de talent, récit qui n'a de logique que la chronologie de ma lecture frénétique.





Extrait :
A Gare de Lyon, Mathilde descend, elle fait le même chemin que le matin en sens inverse.
A l'interconnexion, elle tente de presser le pas, de s'insérer dans le flot.
Elle ne peut pas. Cela va trop vite.
Sous terre, les règles de circulation sont inspirées du code de la route. On double par la gauche et les véhicules lents sont priés de se maintenir du côté droit.
Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d'une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d'aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s'arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L'incohérence de leur trajectoire menace l'ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.
Alors Mathilde reste sur la droite, collée au mur, elle se retire pour ne pas gêner.


Les Heures souterraines est le récit d'un processus de destruction. Mathilde et Thibault, les deux personnages principaux, suivent chacun la ligne qui semble avoir été tracée pour eux dans la ville. Avalés par un réseau totalement intégré qui les dépasse et les malmène, ils sont épuisés mais toujours portés par l'illusion du bien-être qu'ils y trouvait avant, ou la promesse d'un avenir plus paisible. La voyante l'a prédit à Mathilde, le 20 mai tout peut basculer : elle peut faire une rencontre, vivre un grand changement, prendre une décision radicale, ou alors toucher enfin le fond pour mieux rebondir. En attendant, il faut tenir, ne pas craquer, malgré la violence.

Violence de l'entreprise, qui donne progressivement de la valeur aux individus mais la reprend soudainement par le biais de stratégies cruelles et implacables d'isolement, de remplacement, d'épuisement. Violence de la solitude, dans cette immense fourmilière où chaque appel à l'aide est un aveu de faiblesse que l'on ne peut se permettre. Thibaut est médecin, vole chaque jour au secours des malades, blessés, mais ne parvient pas à prodiguer des soins, à apporter un soutien psychologique, chacun se terrant dans sa fierté pour rester fort. Pour rester intégré, dans le coup. Ne pas flancher ou un autre pion me remplacera, se dit le PDG malade qui n'a que 4 minutes pour prendre un médicament car il ne peut retarder sa réunion.

Le lecteur, en dehors de l'engrenage, aimera croire que les individus peuvent encore gagner la bataille, trouver une faille pour s'échapper. Mais les mots sont d'une brutale limpidité : nous sommes déjà tous un peu prisonniers.

Les Heures souterraines a reçu le "Prix Goncourt : Choix polonais" au salon du livre de Cracovie et le prix du roman d'entreprise en 2009. Il fut finaliste pour le prix Goncourt la même année.







Extrait :

Depuis toute la vie je me suis toujours sentie en dehors, où que je sois, en dehors de l'image, de la conversation, en décalage, comme si j'étais seule à entendre des bruits ou des paroles que les autres ne perçoivent pas, et sourde aux mots qu'ils semblent entendre, comme si j'étais hors du cadre, de l'autre côté d'une vitre immense et invisible.
Pourtant hier j'étais là, avec elle, on aurait pu j'en suis sûre dessiner un cercle autour de nous, un cercle dont je n'étais pas exclue, un cercle qui nous enveloppait, et qui, pour quelques minutes, nous protégeait du monde.
Je ne pouvais pas rester, mon père m'attendait, je ne savais pas comment lui dire au revoir, s'il fallait dire madame ou mademoiselle, ou si je devais l'appeler No puisque je connaissais son prénom. J'ai résolu le problème en lançant un au revoir tout court, je me suis dit qu'elle n'était pas du genre à se formaliser sur la bonne éducation et tous ces trucs de la vie en société qu'on doit respecter. Je me suis retournée pour lui faire un petit signe de la main, elle est restée là, à me regarder partir, ça m'a fait de la peine parce qu'il suffisait de voir son regard, comme il était vide, pour savoir qu'elle n'avait personne pour l'attendre, pas de maison, pas d'ordinateur, et peut-être nulle part où aller.





A l'heure où toutes les écoles nous enseignent qu'il faut être adaptable, que cette faculté est la vraie intelligence, qui permet à chacun d'entre nous de s'assurer une belle réussite sociale, professionnelle, familiale, etc. Delphine de Vigan dresse le portrait de deux inadaptées : Lou Bertignac, élève surdouée, bien plus jeune que les autres adolescents de sa classe, qui grandit sans amis, sans présence maternelle, sans vie sociale, et loin des préoccupations de ses "camarades", rencontre No, une toute jeune femme abîmée qui n'a ni famille, ni travail, ni toit.

Ces deux héroïnes vont tisser des liens, colmater la "fracture sociale" qui existe entre leurs différents milieux, car elles n'y sont pas suffisamment adaptées pour s'y laisser enfermer totalement. Avec Lou, et sa langue naïve mais pas puérile, on décortique donc le fonctionnement de la société : et si l'inadaptation, la faiblesse étaient la clef ? Si tous les asociaux, les rebelles, les "pas comme nous" étaient les seuls traits d'union possibles entre ces différents mondes qui évoluent aujourd'hui en parallèle sans jamais se rencontrer ? L'inadaptation deviendrait alors une grande qualité, une culture de la différenciation qui ouvrirait le champ des possibles. Tous les "bizarres" seraient autant de failles dans le système, points de jonction entre des ensembles a priori hermétiques, qui permettraient de laisser de moins en moins de monde sur le carreau en nous empêchant d'ignorer plus longtemps ceux qui nous dérangent.

Ne serions-nous pas devenus aussi utopistes qu'une gamine de 13 ans ?

No et moi a reçu le Prix des libraires 2008, et a été adapté au cinéma par Zabou Breitman en 2010.





Extrait :

Je sais aujourd'hui - alors que je ne suis même pas encore à la moitié du vaste chantier dans lequel je me suis empêtrée (j'ai failli écrire : du vaste merdier dans lequel je me suis foutue) - combien j'ai présumé de mes forces. Je sais aujourd'hui l'état de tension particulier dans lequel me plonge cette écriture, combien celle-ci me questionne, me perturbe, m'épuise, en un mot me coûte, au sens physique du terme. Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier - car, de tous, il me semble que ce sont les plus beaux - et un destin de personnage. Mais je sais aussi qu'à travers l'écriture je cherche l'origine de sa souffrance, comme s'il existait un moment précis où le noyau de sa personnalité eût été entamé d'une manière définitive et irréparable, et je ne peux ignorer combien cette quête, non contente d'être difficile, est vaine. C'est à travers ce prisme que j'ai interrogé ses frères et soeurs, dont la douleur, pour certains fut au moins aussi visible que celle de ma mère, que je les ai questionnés avec la même détermination, avide de détails, à l'affût en quelque sorte d'une cause objective qui m'échappe à mesure que je crois l'approcher.


Chercher les causes, comprendre ce qui s'est passé. Une quête d'inspecteur de police, nécessaire et d'autant plus impérieuse qu'on était là, qu'on est témoin, qu'on était proche de la victime, qu'elle emporte ses secrets dans sa tombe, et qu'on ne peut pour autant renoncer. Si les médecins n'ont pas su trouver les explications à la maladie de sa maman, Delphine de Vigan doit poursuivre cette enquête inachevée, trouver les causes rationnelles qui l'ont conduite à la folie. Les cerner pour pouvoir les combattre? Conjurer le sort familial?

Comme La Place, le roman d'Annie Ernaux, Rien ne s'oppose à la nuit commence par la mort du parent puis effectue un long flashback pour retracer le chemin parcouru. "Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les gestes marquants de sa vie, tous les signes objectifs d'une existence que j'ai aussi partagée" nous explique Annie Ernaux, posant ainsi les termes d'un pacte autobiographique qui engage le lecteur à tenir pour vrai tout ce qui est raconté. La démarche est journalistique ici aussi : collecte et traitement de l'information, entretiens avec les témoins, journal d'écriture qui retrace le parcours de l'auteur, explique  la construction du document, justifie ses choix de construction.
Mais la posture est loin d'être aussi claire...


Le titre est un aveu d'échec : on entend la fatalité de la nuit dans laquelle va se noyer Lucile, l'impossibilité d'y opposer une quelconque résistance,  les dés sont jetés avant la lecture des premières lignes. Soit, on écrira donc "roman" sur la couverture, et le narrateur s'effacera finalement au gré de la narration pour recréer les conditions de la fiction, afin d'offrir à Lucile "un destin de personnage". Faute de pouvoir comprendre la mort, de Lucile, Delphine de Vigan l'aura rendue immortelle.