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vendredi 5 avril 2013

Indomptable cheval de bataille (THEÂTRE)



Dans un décor de cirque ambulant, cinq comédiens déjantés sont venus nous conter une fable vieille de deux siècles. Celle de Michael Kohlhaas, un honnête marchand qui, escroqué par un seigneur, ne parviendra pas à faire valoir son droit et à obtenir réparation. Victime de l'injustice, l'homme sombre dans une folie destructrice, devient prêt à tout pour se venger. Vous a-t-on déjà parlé de barbarie sous un chapiteau, fait rire de la cruauté sans bornes des puissants, fait frémir au son de la flûte de bec et de la boîte à meuh ? A l'affiche : Kohlhaas est un spectacle atypique, résolument surprenant, qui ne laissera personne indifférent.




Quelques notes d'accordéon, un cri de ralliement, un ouvreur avec ses badges souvenirs personnalisés, nous voici entrés dans la caravane foraine de l'Agora Theater. Dès les premières minutes, la troupe de saltimbanques révèle de multiples talents, jongle avec les milles recettes du théâtre populaire pour nous donner à voir la folie du monde qui nous entoure. Théâtre d'ombres, musique, farce, cirque, marionnettes, tous les moyens sont bons pour embarquer le public dans des questionnements existentiels avec une simplicité et un humour déconcertants. C'est là toute la magie de cette tragédie "grand public" de bric et de broc, morcelée, participative, qui saura toucher et éberluer tous les spectateurs (à partir de 15 ans).

Michael Kohlhaas, honnête marchand de chevaux qui a choisi une vie bourgeoise et religieuse, croise un jour sur son chemin un odieux seigneur en mal d'abus de pouvoir. Confiant en son bon droit, il essaye par tous les moyens d'obtenir réparation mais ne se heurte qu'à la cruauté et la bêtise des hommes. Son désir de justice infaillible le pousse alors aux commandes d'une révolution sanglante, criminelle.

Chaque saynète à l'allure innocente déclenche un torrent de questionnements : la violence est-elle un moyen pour l'exercice du pouvoir, ou le pouvoir est-il un catalyseur de la barbarie qui nous habite tous ? Quelle fin pourrait justifier à nos yeux de tels moyens ? Quels crimes sommes-nous capables de tolérer, de commettre pour porter haut nos convictions profondes ?

Le spectacle est l'occasion d'expérimenter nos propres limites, de les éprouver. Lorsque la femme de Kohlhaas se rend auprès des hautes autorités pour défendre sa cause, elle subit les moqueries d'un gardien joueur. On rit de bon cœur devant ses petites taquineries. On ricane encore lorsque la dame est ridicule, humiliée. On pouffe toujours, malgré soi, quand le clown joue avec sa victime déjà à terre. Ce n'est qu'à la vue du sang que le public réalise l'extrême violence de la scène à laquelle il vient d'assister. 

Si le concept semble finalement plaire davantage aux adultes qu'aux adolescents, mes jeunes voisins ayant peu ri et donc moins vécu la puissance des retournements de situation, c'est plusieurs jours après que l'on perçoit les vrais effets du spectacle. Difficile de se débarrasser de l'histoire de Kohlhaas, qui nous trotte encore dans la tête par le biais d'un gentil air de flûte, par la puissance des tambours de la révolution, ou par ce malaise, cette sensation coriace, de ne plus vraiment savoir avec certitude ce qui est juste, ce qui est légitime.


A l'affiche : Kohlhaas, adaptation libre d'apres Heinrich von Kleist avec des poèmes de Erich Mühsam, une co-production du Théâtre AGORA et du Theater Marabu (Bonn|D)
Toutes les dates ici.

mardi 22 janvier 2013

Amis du soir, bonsoir! (THEATRE)


Pour vivre vieux, pour vivre heureux, une seule condition : dormir d'un sommeil de plomb. Seulement voilà, parfois, on se couche, et ça marche comme ça, mais parfois pas. Il faut alors miser sur quelques ingrédients simples, comme de jolies loupiotes, de grands bols de lait chaud, mais surtout ne pas oublier les histoires, qui, si elles sont bien racontées, nous aiderons à nous glisser sans regrets dans de beaux rêves douillets.  



 

 

 

Une jolie histoire, ça ne se raconte pas à la légère, il faut des passionnés, des experts. Des conteurs patients, bien conscients qu'une histoire se déguste subtilement, comme une douce mandarine à la neige. Et puis parfois les amis sont partis, les parents sont absents, alors sur qui compter pour nous endormir paisiblement? Le Gouvernement, qui ne rigole pas avec la santé des gens, n'a pas fait les choses à moitié : il a nommé des fonctionnaires du conte, chargés de nourrir les oreilles en mal de merveilles.





Allo, le Bureau des histoires qu'on raconte avant d'aller dormir le soir, bonsoir! C'est Carine qui décroche le téléphone, elle connaît le répertoire sur le bout des doigts, et veille au respect des règles : bien raconter ne s'improvise pas! Soutenue par Jean, gardien du rythme des comptines et chasseur de fausses notes, Alain et Benjamin, dompteurs d'ombres et de lumières, elle saura toujours trouver l'idée qui illuminera votre fin de soirée.


Voilà l'histoire, voilà l'histoire! Quatre comédiens mobilisés, des histoires pleins leurs tiroirs, la recette a du succès. Après nous avoir emmenés "tout guillerets, dans la forêt, dans la forêt", fait voyager à bord d'un train virevoltant, il sera enfin temps pour les membres du Bureau de dire "Bonsoir lune" et bonsoir aux autres objets environnants. Soyez assurés que ce soir-là, une fois rentrés, vous dormirez comme des bébés!



 
Le Bureau des Histoires..., un spectacle d'ombres et de musique du Théâtre du Tilleul, pour tous à partir de 5 ans, créé à La Balsamine en 2009, reprise au Théâtre National jusqu'au 20 janvier, au Centre culturel de Braine-L'Alleud en février, à Liège pour le festival Ottokar en mars, au Centre culturel de Woluwé en avril (plus d'infos ici).


mercredi 19 décembre 2012

Lettre au Père Noël - Les plus beaux spectacles à mettre au pied du sapin

En ces périodes de fêtes, voici une liste non exhaustive des spectacles à offrir à toute la famille. 

Bon shopping de Noël !

 

 

Kiss and Cry : spectacle hybride pour tous à partir de 12 ans

 


Après leur numéro, les patineurs artistiques attendent la sentence des juges sur un banc appelé "Kiss & Cry". Embrassez-vous, que la fin soit heureuse ou non, qu'on pleure ensuite de joie ou de dépit. L'important c'est de participer, de se lancer sur la glace pour virevolter en plus ou moins agréable compagnie, le temps d'une, deux, trois chansons, et advienne que pourra (tombera, tombera pas?) La danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey et le réalisateur Jaco Van Dormael, co-patineurs sur scène comme dans la vie, unissent leurs forces pour le montage de ce spectacle hybride, tourbillonnant.


Piccoli sentimenti : marionnettes loufoques pour tous à partir de 3 ans

 


Embarquement immédiat pour un voyage initiatique, périple muet, universel, d'une créature en éveil. Avec la marionnette, ouvrez grands vos mirettes, imprégnez-vous des notes ludiques et envoûtantes concoctées par le maître Max Vandervorst, tripatouillez tout ce que vous trouverez, et surtout jouez, expérimentez. 

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Occident : chronique de la violence ordinaire, pour adultes uniquement

 


Si les Deschiens s'installaient dans un bel appartement en ville, se mettaient au yoga, et portaient soudainement des costards, ils ressembleraient finalement assez aux personnages d'Occident, la pièce de Rémi De Vos reprise par le Rideau du Bruxelles en ce moment au Théâtre Marni. Si ce n'est que l'équipe de François et Yolande semblent souvent beaucoup plus bête que méchante, et qu'ici on s'interroge! En cette fin d'année festive, octroyez-vous une courte chronique de la violence ordinaire, déblatérée avec cynisme par deux comédiens de talent.

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Se souvenir des belles choses (nano-DANSE)

 
Après leur numéro, les patineurs artistiques attendent la sentence des juges sur un banc appelé "Kiss & Cry". Embrassez-vous, que la fin soit heureuse ou non, qu'on pleure ensuite de joie ou de dépit. L'important c'est de participer, de se lancer sur la glace pour virevolter en plus ou moins agréable compagnie, le temps d'une, deux, trois chansons, et advienne que pourra (tombera, tombera pas?) La danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey et le réalisateur Jaco Van Dormael, co-patineurs sur scène comme dans la vie, unissent leurs forces pour le montage de ce spectacle hybride, tourbillonnant.




 Il est des poèmes légers, qui n'ont l'air de rien, mais qui vous tordent comme un torchon soigneusement essoré, tant ils sont bien racontés. Spectacle mêlant la danse, le théâtre, le cinéma, les arts plastiques, Kiss & Cry est une performance multiple, qui donne corps à quelques mots simples, universels, pour nous parler d'amour, de la mémoire, du temps qui nous échappe, de la mort. Grandes questions, grandes ambitions, portées à bout de doigts par deux nano-danseurs et toute une fine équipe de techniciens, pour un résultat virevoltant. 

Sur la scène, on observe le petit monde de Gisèle, en construction. Une poupée, un aquarium, un train téléguidé, qui une fois transposés à l'écran par l’œil expert du cameraman prennent taille humaine, et deviennent les acteurs de notre frénétique quête de l'amour perdu. De la même manière, les vingt doigts souples et précis des deux danseurs se font corps, timides et blessés, mais aussi sensuels et aguicheurs, amoureux, curieux, et n'ont certainement rien à envier aux jambes de leurs confrères. 


C'est ici que réside véritablement la pincée de génie du spectacle : pouvoir faire admirer au public la main du danseur, la caméra sur la maquette, ensuite immédiatement oubliées à la seconde où les yeux se posent sur l'écran, et inversement. Magie du spectacle, beauté du propos, Kiss & Cry est sans conteste le spectacle dont vous n'avez pas fini de vous rappeler.


Du 8 au 26 janvier 2013 au Théâtre National, places à acheter d'URGENCE ici. 
Séances de rattrapage en mars, calendrier complet ici.


Création collective : Michèle Anne De Mey, Gregory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier, Jaco Van Dormael
Production : Charleroi Danses / le manège.mons - Centre Dramatique

Le Tof Théâtre met le monde à vos pieds (THEATRE)


Mesdames et messieurs les enfants, mais aussi les autres, vous êtes priés de déposer rapidement vos encombrements quotidiens et le reste sur les fauteuils. Dégringolez les gradins, envahissez la scène, suivez la musique, et entrez dans la chaleureuse chapi-tente du Tof Théâtre pour une heure de conte palpitante.




Embarquement immédiat pour un voyage initiatique, périple muet, universel, d'une créature en éveil. Avec la marionnette, ouvrez grand vos mirettes, imprégnez-vous des notes ludiques et envoûtantes concoctées par le maître Max Vandervorst, tripatouillez tout ce que vous trouverez, et surtout jouez, expérimentez. 

Lumière, eau, vent, notre ami-sticot manipule sans précautions les éléments. Il tombe, fulmine, frissonne, tempête, comme son environnement se déchaîne. Galets, coquillages, écorces, notre compagnon curieux devient créateur, guidé par les mains expertes des deux marionnettistes-musiciennes bienveillantes. Il écoute, puis reproduit, puis invente et se réjouit de ses audacieux balbutiements artistiques. Mais le temps file quand on a le monde entier à découvrir. A la nuit tombée, il faudra quitter ce petit monde miniature et gadgétisé, bien douillet, mais resteront encore longtemps les grands effets dans nos pupilles émerveillées.


Piccoli sentimenti, création du Tof Théâtre et Teatro delle Briciole, à partir de 2 ans et demi. 
Prochaine dates en Belgique :  
Du 4 au 7 février 2013 - Festival Babillage, Les Chiroux, Liège
Du 18 au 24 février 2013  : Théâtre de la Montagne Magique, Bruxelles 
Plus d'informations ici


A l'Ouest, rien de nouveau (THEÂTRE)

Si les Deschiens s'installaient dans un bel appartement en ville, se mettaient au yoga, et portaient soudainement des costards, ils ressembleraient finalement assez aux personnages d'Occident, la pièce de Rémi De Vos reprise par le Rideau du Bruxelles en ce moment au Théâtre Marni. Si ce n'est que l'équipe de François et Yolande semble souvent beaucoup plus bête que méchante, et qu'ici on s'interroge! En cette fin d'année festive, octroyez-vous une courte chronique de la violence ordinaire, déblatérée avec cynisme par deux comédiens de talent.


Dans les villes de grande solitude, au temps béni de la crise économique, l'Occident a peur. La menace est partout, et un sentiment d'insécurité généralisé baigné d'ennui et d'alcool peut suffire à  nous noyer tous. La nécessité de trouver un ennemi commun, à éloigner de nos maisons avant qu'il ne nous dérobe femmes, travail et capitaux, saura nous faire dériver dans un torrent de haine collective, aromatisé au whisky.


Loin de l'image intello-bobo qu'évoque encore pour certains spectateurs les pièces du Rideau du Bruxelles, Occident est un match, une baston, un bon coup de poing dans la gueule, donné sans gants mais avec beaucoup d'humour par un Philippe Jeusette en pleine crise de panique, et rendu de plus belle par une Valérie Bauchau ultra remontée. Ce couple haineux (sans doute le résultat d'une mauvaise cuite ou d'un délire psychotique?) nous rappelle qu'à trop vouloir être réconfortés, bercés, on en finit par ne plus entendre que les jolies mélodies envoutantes des sirènes idiotes qui nous entourent. A vos risques et périls messieurs-dames... N'oubliez quand même pas d'écouter les paroles, ou vous pourriez, sans vous en apercevoir, commencer à aimer Sardou!

Occident, Rémi De Vos / Frédéric Dussenne, artiste associé au Rideau, avec Valérie Bauchau et Philippe Jeusette. En tournée en Belgique au mois de janvier, puis au Festival Paroles d'Hommes en février. Calendrier complet ici.

jeudi 20 septembre 2012

Heureux qui comme Ulysse… (THEATRE)


… a fait un beau voyage.
Un beau voyage jusqu’au Théâtre de Poche, îlot culturel dans son océan de verdure, oasis chaleureuse dans la précipitation ambiante, pour souffler ensemble sur les idées formatées. Une guirlande lumineuse, une cheminée centrale, de confortables banquettes, aurait-on opté pour une formule all inclusive avec option ultra cosy ?

Un beau voyage dans l’espace et le temps, guidé par six conteurs qui incarnent tour à tour des milliers de voix. Celles d’aventureux utopistes, de baroudeurs débrouillards, d’âmes errantes, de déracinés. Car le périple est si long, les attentes si folles, et il n’y a que si peu d’élus à l’arrivée, qu’il faut prendre le risque de se perdre définitivement. Mais qui fixe les règles de cet immense jeu des sociétés, et surtout comment, sur quels critères ? Qui tourne la roue de l’infortune pour ces millions d’exilés ? 

Difficile aujourd’hui d’imaginer diverses divinités se jeter les dés de notre destin entre deux décisions diplomatiques… Si Poséidon n’est en rien responsable des tempêtes qui s’abattent en mer, ce n’est pas non plus Leucothée qui pourrait sauver toutes ces malheureuses embarcations du naufrage. Gustave Akakpo nous ramène alors à la maison, sur notre canapé, les yeux rivés sur l’écran, pour admirer la quête de ces héros modernes par le prisme du téléviseur tout puissant. Et en effet, aujourd’hui, nous ne sommes plus dupes : qui seule est capable de transformer le tragique destin d’illustres inconnus et d’en faire d’un coup de baguette magique les mentors de toute une génération ? La déesse cathodique !

Grâce à la mise en scène remuante de Michel Burstin, les mélodies planantes de Max Vandervorst, et le talent des comédiens narrateurs, impossible de ne pas se laisser embarquer dans ces Odyssées multiples et trépidantes. Tour à tour littéraires, populaires, chantées, déclamées, injurieuses, grondantes, les voix qui se croisent sous la plume d’Akakpo pourraient toutes être les nôtres, voguant entre les bureaux des services de l’immigration ou scandant ces lois ultra-protectrices qui nous servent de parapluie. S’il peut être compliqué de suivre le fil du parcours de chaque personnage dans la traversée, c'est sûrement car les individualismes devaient de toute manière être aplatis sous le poids des procédures, gommés par la peur de ne pas réussir son intégration, de ne plus avoir de maison. Est-ce pourtant vraiment l’objectif : rester chez soi ?  « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage […] Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » nous explique Du Bellay. Depuis le XVIème siècle, pas grand chose n'a changé, et les vaches sont bien gardées!

Odyssées, de Gustave Akakpo, du 18 septembre au 13 octobre 2012 à 20h30 (relâche le dimanche et le lundi). Réservations : www.poche.be



dimanche 2 septembre 2012

La planète des singes (Performance/Danse)


L'intérieur d'une vieille église. Des spots aveuglants et au-dessus le noir total. Devant, un vieux lit à barreaux cabossé, de vieilles planches au sol et de la terre. Avons-nous pénétré dans le repaire d'un tueur en série ? Avons-nous été écroués dans une cellule peu engageante ? Avons-nous rejoint une planque de soldats ? Un peu tout ça à la fois en fait.


Monkey, ce n'est ni du théâtre, ni vraiment de la danse, peut-être une performance (commodité des concepts dernier cri!) qui tend à nous confiner, nous spectateurs, dans l'espace clos de nos pulsions les plus sombres. Celles dont nous sommes prisonniers, et contre lesquelles nous n'avons de cesse de batailler. Pour unique repère, une voix de plus en plus lointaine qui nous invite à la relaxation, pour entrer si profond en nous-mêmes qu'il sera difficile d'en sortir indemne. Les tableaux se succèdent alors sous le regard tour à tour captivé, curieux ou terrorisé du personnage qui les fantasme, soumis à la dégénérescence de toutes ses lubies, l'horreur n'étant jamais bien loin de l'excitant.




Un spectacle visuel, qui joue sur les symboles et pousse les stéréotypes à l'extrême, comme pour creuser sous l'amas de nos fantasmes collectifs aseptisés, et en faire ressortir toute la noirceur que nous faisons semblant d'ignorer. Les silhouettes ondulantes se désarticulent sous le poids de l'envie, les chic-issimes accessoires rouges et noirs deviennent sang et terre coagulant autour des mannequins abîmés par la violence du désir, les sourires consentants se font grimaces comme la force des pulsions les accablent. Parce que la sexualité ne peut pas être parfaitement assainie, parce que la chair ce n'est pas propre, et que nous ne sommes pas des poupées plastifiées et incassables. 

 
Après les sursauts, la claustrophobie, et les frissons, un seul regret, celui de n'avoir pas vraiment eu le temps de sentir naître le désir, poindre l'émoi devant la beauté, avant de découvrir le caractère morbide de notre fascination. Peut-être est-ce l'atmosphère totalement flippante du lieu qui n'a laissé que trop peu de place à l'excitation ? A juger de vos propres yeux, à comparer avec les autres créations d'Abattoir fermé, et à débattre ensuite à plusieurs : on aime, on déteste, mais ces spectacles ne vous laisseront sûrement pas indifférents.




Plus d'infos : 
Les Brigittines, magnifique centre d'art contemporain du mouvement de la ville de Bruxelles.
Abattoir Fermé, la compagnie, tous leurs spectacles dans d'autres lieux et ambiances.

dimanche 10 juin 2012

Deux mâles, des mots (Concert lecture d'Arthur H)


Seconde étape du Marathon des mots, festival des littératures organisé tous les deux ans par l’ASBL Entrez Lire, le concert-lecture d’Arthur H et Nicolas Repac, l’Or Noir, aura été l’occasion d’un retour aux sources. Retour en enfance, temps béni où l’on nous raconte encore des histoires, retour à la tradition orale de la littérature qui s’écoute et se transmet, retour à la musicalité des mots, aux fondements de la poésie, retour aux racines des différentes cultures qui nous habitent, car « nous sommes tous, aujourd’hui, un peu créole, un peu américain, un peu oriental, un peu africain (relié par la vérité du rythme) ».



C’est le noir complet. Sur scène, deux conteurs, l’un assis à une table de bistrot, l’autre entouré d’instruments traditionnels, tous deux chapeautés. On pourrait être dans une tribu africaine, ou dans un club de jazz de la Nouvelle Orléans. Nous sommes en route vers l’Or Noir, portés par la voix d’Arthur H,  « cette voix qui nous vient du fond de la bananeraie, langoureuse et élégante, comme un hamac l’aurait fait s’il savait chanter, parfois grave et sèche comme une lampée de rhum, pour s’éteindre doucement afin de faire corps avec la nuit », nous décrit Dany Laferrière, l’un des auteurs des textes ramenés de la Caraïbe francophone par nos deux voyageurs.

Le théâtre, la voix, les lumières, les notes, constituent ici un véritable écrin dans lequel les mots scintillent davantage. « Avec Nicolas, nous avons improvisé quelques jours, jusqu’à ce qu’il trouve l’ossature harmonique, rythmique et mélodique et, surtout, l’atmosphère émotionnelle, la couleur sonore qui vibre avec chaque poème ». Voilà ainsi le public embarqué dans une expérience collective, un frissonnement général où tous les sens sont en éveil pour accueillir les mots, bien loin des gueuletons littéraires solitaires modernes dans les transports en communs.

L’amour, la mort, le voyage, notre conteur « siffle des choses très anciennes/de serpents de choses caverneuses » (Aimé CESAIRE, Corps perdu). L’Or noir, combustible, source d’énergie naturelle, alcool à brûler les cœurs et à transmettre les passions, ce sont les mots, les mots de tous les temps, nous dit Arthur H qui les réincarne : « Culbuté par la grosse houle du siècle/ au feuillage musicien des mots je lave/ mon époque à l’eau de ma tendresse du soir. » (René DEPESTRE, Le métier à métisser)

Prochaines escales : http://www.arthurh.net/lor-noir/

vendredi 11 mai 2012

Guerre et Paix - (THEATRE)


Un partout, balle au CENTRE? De là tout est parti : ce sont eux, ceux du CENTRE, qui ont explosé, créé l'irrémédiable fissure. Il n'y a maintenant plus personne de LA-BAS, plus rien de LA-BAS ICI. Ils ont pris la mer avec eux, et tout ce qui faisait la beauté de chez eux. Ils ont laissé une zone en friche, vouée à la ré-acclimatation des rescapés, oubliés, condamnés à trier des choux pour apporter leur petite pierre à l'édifice de la Paix Nationale.

Une pièce bien d’ici, mais une fois que tout le monde est parti là-bas. Au centre, une zone de ré-acclimatation, une fois la Paix Nationale instaurée. Un émissaire de chaque camp, à la fois blessé dans son intégrité par la nécessaire négation de sa langue ou de son art de vivre, mais aussi résigné à faire avec, faire avec le passé, faire avec l’autre, faire avec le résultat de tant d’années de conflit. Parce qu’à l’époque on pouvait mais on n’a rien fait, et que maintenant on ne peut plus rien faire.




Une vision distancée, conceptualisée de la situation politique en Belgique, pour permettre aux gens d'ici et de là-bas de prendre du recul sur leur quotidien, faire une pause, et réfléchir ? Pas franchement, car les personnages caricaturaux nous ancrent dans la belgitude des problèmes évoqués et nous empêchent faire un réel pas de côté.
Un texte politique alors, engagé, délivrant un message de paix ? Pas vraiment, car il n'y a pas de dénonciation virulente, de cri d'alerte porté par l'un ou l'autre des messagers. Le parti-pris est plutôt celui des "petites gens", qui subissent, mais n’ont pas de mauvaises intentions, n’ont pas vu venir, veulent juste retrouver leur quotidien simple et leur bonheur domestique. 

Geneviève Damas pose effectivement la balle au centre, choisit l'entre-deux et l'enjeu en est confus. Beaucoup de gentillesse, un traitement assez convenu du sujet, des clichés mêmes, pour une pièce finalement portée et dynamisée par le talent des acteurs (Geneviève Damas elle-même et Alexandre Von Sivers). Du rire, des émotions, pas d'ennui donc, mais la sensation que ça ne fait pas vraiment avancer le bazar!

Paix Nationale, de et avec Geneviève Damas, mise en scène de Pietro Pizzuti et Nathalie Sottiaux, une création et production du Théâtre Le Public, rue Braemt, 1210 Saint-Josse-ten-Noode (Métro Madou), représentations du 13/04 au 30/06/2012.

vendredi 18 novembre 2011

La Ville-Champignon (THEATRE)

Pika Don, Théâtre Marni, du 27/09 au 08/10/11
  

Comment aborder l’horreur des évènements que nous n’avons pas vécus, de loin, sans chercher à comprendre ce qui s’est passé car comprendre serait malvenu, mais en posant les bonnes questions pour que cela ne se reproduise plus?

C’est Alex Lorette qui nous oblige à questionner notre vision du Japon, de manière collective, en tant que groupe de touristes occidentaux que nous sommes tous, en nous confrontant à la vérité nue des témoins, rescapés, voire acteurs d’Hiroshima.

La mise en scène dénudée nous empêche de détourner notre attention des mots, ces mots qui témoignent, ou qui commentent et réagissent, selon le corps dans lequel on se place. Elle permet aussi de faire se confronter ces deux facettes d’une même réalité : la culture japonaise subtile et délicate, raffinée et méthodique, et cette boucherie innommable et barbare où plus rien n’est respecté. Le théâtre Marni offre un décor sophistiqué, classieux, à cette réflexion, accentuant encore ces contrastes. La salle au style intemporel, mi-brique, mi-moderne, permet aussi de faire durer la réflexion, au-delà de toute époque et de son contexte. C’est sur l’image d’une victime réincarnée en Geisha que le spectacle s’achève, comme pour réconcilier à terme dans les esprits ces différentes représentations d’un seul et même Japon.

Le témoignage du pilote, mis en musique et chorégraphié, reste un moment particulièrement fort de ce spectacle, où l’évocation poétique reprend le pas sur le récit cru. C’est finalement la rareté de cette scène qui crée la difficulté de rester assis sur son siège de bout en bout : comme pour les films sur la guerre, les récits de génocides, chacun atteint au bout d’un certain temps sa limite de tolérance, et souhaite de tout son être que se referme le rideau une bonne fois pour toute. Mais ce « point négatif » n’en est sûrement pas un : aurait-on pu questionner Hiroshima sans souffrir, sans violence, et sans vouloir que tout s’arrête ?


Pika Don, Alex LORETTE /Cie Kinesis, du 27/09/2011 au 08/10/2011 au THEÂTRE MARNI.