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dimanche 4 mai 2014

Le dix virgule zéro zéro et l'infini (ROMAN)



Montréal, été 1976. Nadia Comaneci a 14 ans. Ce sont les premiers Jeux Olympiques de la gymnaste, qui obtient à sept reprises la note parfaite de 10.00, et repart avec trois médailles d’or. La fillette devient la plus jeune héroïne communiste à l’Est, mais aussi une véritable star à l’Ouest, réunissant d’« un coup de pied à la lune » les aspirations des deux blocs en pleine Guerre Froide.

Quand le monde découvre cette gamine « morphologiquement supérieure », aux « os en fil de soie », Lola Lafon a quatre ans. Comme Nadia, elle grandit jusqu’à ses douze ans dans « ce monde disparu et si souvent caricaturé » qu’est l’Europe de l’Est. Comme Nadia, elle voyage entre les deux blocs, témoin des histoires croisées du Communisme et du Libéralisme, des représentations des pays de l’Est et de ceux de l’Ouest, et de leurs cultes respectifs. Elle choisit le cadre du roman pour faire se confronter toutes les voix de nos imaginaires collectifs. En construisant « un dialogue fantasmé » entre une narratrice occidentale, relai des foules et des médias, et une Nadia lassée de rendre des comptes à ses juges sportifs et politiques, elle tente de combler les failles du récit par la fiction.

« Biomécanique d'une fée communiste »
 
Tout commence en 1976 à Montréal, quand Nadia « dézingue le déroulement des chiffres, des mots, des images. » La narratrice nous fait revivre au présent ce moment d’histoire où, quatre ans seulement après le massacre des Jeux de Munich, « La gamine vient nous prendre par la main et, ensemble, on tournoie dans une spirale d'insouciance. » En pleine période de resserrement du régime de Ceausescu, le « robot communiste », la « collaboratrice miniaturisée de l’architecture qu'ils ont bâtie », la « fillette missile » agit comme un formidable outil marketing dans « l'édification de l'entreprise Roumanie ». À travers elle « le pouvoir faisait la promotion d'un système. La réussite totale du régime communiste, l'apothéose de la sélection : l'Enfant nouvelle, surdouée, sage et performante. » Repoussant les limites du corps, la petite fille d’Onesti donne vie au mythe de l’éternelle jeunesse, et redore ainsi l’étoile rouge auprès d’« un Occident en manque d’ange laïque.


« Contrat d’insoumission »


Instrument du parti, jouet de son entraîneur, scrutée par les juges sportifs, les médias, et la Securitate, Nadia aurait-elle juré obéissance à tous ceux qui prétendent pouvoir décider à sa place ? Au pays où sévit la « police des menstruations » et où les femmes sont réduites à servir la politique nataliste du Conducator, Nadia fait le choix de la liberté : «  C'est un contrat qu'on passe avec soi-même, pas une soumission à un entraîneur. Moi, c'était les autres filles, celles qui n'étaient pas des gymnastes, que je trouvais obéissantes. Elles devenaient comme leur mère, comme toutes les autres. Pas nous. » La recette de Béla Karolyi, l’entraîneur, est simple : les fillettes ont déjà la souplesse, « il faut simplement leur enseigner le cran ! » Force, endurance, et détermination sont les piliers de son programme sportif. Ses gymnastes sont recrutées suffisamment jeunes pour ne pas avoir appris les codes culturels imposés à leur sexe, et pas question de les salir avec de « sales trucs pour bonnes femmes ». Avec lui, « son écureuil sans poils » va réaliser des performances sportives jusqu’alors réservées aux hommes, et toutes les petites filles de l’été 1976 rêveront de « s’élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue. » Les athlètes de l’Ouest sont quant à elles sponsorisées et contraintes de se montrer maquillées et en robe ; des centaines d’hôtesses « disposées telles des plantes saines et lustrées » les assistent pendant les compétitions ; des petites filles sont mises en scène avec force gloss et mascara sur d’immenses affiches pour promouvoir des parfums « Parce que l'innocence est plus sexy que vous ne l'imaginez... » Nadia est aussi une enfant-star, mais à l’inverse de Brooke Shields et Jodie Foster, elle se tient « en dehors de tout ça » et nous interroge : « vous trouvez ça mieux… plus moderne ? »



« Mise au point sur l’infini »



Nadia Comaneci, à l’image des autres héroïnes des romans de Lola Lafon, subit la violence d’une époque, d’un système, et nous permet d’évaluer leur degré (zéro ?) d’humanisme. Aussi celle qui aura défié la mort dans les gymnases et collectionné les médailles d’or devra-t-elle capituler devant les hormones, la puberté, qui n’ont jamais été prévues au « contrat amoureux qui [la] lie à la terre entière depuis 1976 ». Poussée vers la sortie à vingt ans car « il suffit de garder une seule fille en phase terminale d’enfance pour prouver qu’on n’a rien contre elles », Nadia fuit la Roumanie en novembre 1989. Une fois quitté l’hypnotique justaucorps blanc, elle exacerbe les frustrations d’un public en manque : « La vierge vestale des olympiades est devenue une traînée de tabloïds avec le désir de liberté comme explication à tout et aucun remords, avec ça – on a l’impression de voir Cendrillon dans un porno. » La sentence médiatique est aussi expéditive et radicale que le procès des époux Ceausescu, jugés en 55 minutes avant d’être exécutés le 25 décembre 1989. Celui qui briguait le Prix Nobel de la Paix quelques mois plus tôt apparaît « vieux comme un grand-père, Elena aussi, ils tremblent et se tiennent la main avant de mourir comme des amoureux. » Si l’individu est réduit à un rien au service du projet collectif dans les sociétés totalitaires, le libéralisme ne mise pas pour autant sur l’infinie valeur de l’humain. Les régimes, aussi différents soient-ils, peuvent nourrir des cultes communs, mais surtout ce goût du sacrifice de ces icônes dès lors qu’elles auront commis la faute suprême : devenir « comme les autres ».






La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, Janvier 2014. Prix de la Closeriedes Lilas 2014.
 

mercredi 16 avril 2014

Naissance d'un opéra



Œuvre charnière du répertoire de Joël Pommerat, Au monde s'offre dix ans après sa création une seconde naissance sur la scène lyrique. L'auteur et metteur en scène déplace lui-même ses personnages d'aujourd'hui, leur monde d'argent et leur société de marché, dans le cadre classique du livret d'opéra, orchestré par Philippe Boesmans et dirigé par Patrick Davin. En création mondiale à La Monnaie jusqu'au 12 avril, venez assister à l'apparition d'un opéra moderne.


Si en bon amateur de théâtre vous avez espéré voir un ou plusieurs spectacles de Joël Pommerat cette année, vous avez très certainement échoué. Qu’elles soient jouées et applaudies depuis 2011 (La Grande et fabuleuse histoire du commerce, Cendrillon), 2006 (Les Marchands) ou même 2004 (Au monde), toutes ces œuvres ont affiché complet plusieurs semaines avant les représentations. C’est un fait, tout le monde veut voir du Pommerat ! Chercheur en arts de la scène, héritier du Gesamtkunstwerk wagnérien, Joël Pommerat n’écrit pas des pièces mais bien des spectacles, élaborés directement en répétition et dans toutes leurs dimensions en même temps : les lumières, le décor sonore, le mouvement des corps, mais aussi le texte, qui n’est plus seulement un matériel figé sur lequel vient se greffer la démarche théâtrale.

Au monde constitue avec D'une seule main et Les Marchands une trilogie mêlant l’intime et la politique, les jeux de pouvoirs et les écarts de perception d’une même réalité entre les personnages. La pièce se situe dans la société contemporaine, capitaliste, au sein d'une famille devenue riche et puissante par la vente d'armes. Chacun de ses membres a son rôle à jouer, mais cherche sa façon d'être au monde avec ses craintes, ses maladies et ses fantasmes. C’est dans toutes les créations de Pommerat celle qui semble à Philippe Boesmans la plus facilement transposable à l’opéra : « On a ici affaire à une famille, avec des enfants d’âges très différents et donc des couleurs vocales très différentes, ce qui est très important pour moi : une soprano, une mezzo, un ténor, deux barytons, une basse pour le père... des archétypes vocaux qui convenaient pour faire un opéra. Il y a aussi la richesse des rapports entre les personnages, qui sont très complexes. Et puis il y a la langue de Joël, qui peut rappeler celle de Maeterlinck. Mais contrairement à Maeterlinck, ce sont des personnages contemporains et pas d’un Moyen-âge imaginaire. Des gens d’aujourd’hui, qui évoluent dans le monde de l’argent, de la richesse. »

Lié depuis 1983 à La Monnaie où il crée son premier opéra sur une commande de Gérard Mortier, La Passion de Gilles, le compositeur autodidacte est très influencé par la musique sérielle et repense le matériel musical. Il assemble des couples d’instruments atypiques (comme le piccolo et le tuba), incruste des motifs récurrents du My way de Franck Sinatra, et fait s’exprimer un accordéon mi-joyeux mi-grinçant parmi l’orchestre. Philippe Boesmans tisse ainsi pour Au monde une partition composite au point de croix rigoureux. Toujours entre le chant et la parole, les voix osent des passages parlés, ironiques et tranchants, mais aussi de sincères sauts lyriques et des trios sur le fil, sans jamais réussir à s’accorder dans un véritable air au sens classique du terme.


C’est qu’Au monde est un spectacle du décalage.
Décalage entre le décor de l’œuvre et le cadre classique de l'opéra. Décalage entre la perception des voix et leur incarnation, lors de scènes de play-back prêtant une voix d’homme à un corps de femme, puis le silence total. Décalage entre le monde de la communication dans lequel évoluent les personnages et les murs de non-dits qui les enferment. Brouillage des repères spatio-temporels, les scènes se déroulant à la tombée du jour dans une maison ensommeillée, ou à l'aube quand elle commence à s'éveiller, comme si les protagonistes n'étaient jamais complètement sortis de leurs rêves, entre les jours sombres et les nuits pâles. Le soleil ne filtre pas par les très hautes mais très étroites fenêtres qui lézardent les parois écrasantes de cette bâtisse, où toutes les pièces se suivent et se ressemblent sans que l’on puisse en distinguer clairement les issues. Joël Pommerat avait ainsi créé la pièce de théâtre, en huis clos, c’est ainsi qu’il met en scène l’opéra.



Seule source de lumière vive au milieu de leur monde figé, la télévision fascine les personnages et illumine leurs visages de ses lueurs. La seconde sœur (rôle virtuose et fragile, merveilleusement interprété par Patricia Petibon) anime sa propre émission de divertissement : elle est la tâche de couleur dans l'empire austère du fer. Seule femme active de la maison, exaspérée par l’inertie générale, elle aspire pourtant à un progrès qui verrait la disparition totale du travail. Elle veut la vérité, qu'on éteigne la télévision, vision sublimée et mensongère du réel, mais refuse pour autant de voir les failles des gens qui l'entourent. Cette ambivalence habite chacun des membres de la famille, touchant à la schizophrénie dans les cas du père et du frère tour à tour aimants, protecteurs et ultra-violents. Le personnage de la femme étrangère parlant une langue inconnue cristallise tous les fantasmes de cette fratrie malade, et va finir par éclater dans une logorrhée verbale illisible, mais bouleversante. Une fois brouillés tous les codes, y compris ceux pourtant très rigoureux de l'art lyrique, le spectateur devra renoncer à comprendre les personnages dans leurs rapports au autres, au monde, sur la seule base de ses sensations, pour assister à la naissance d'un spectacle d'un nouveau genre. 





Au monde, un nouvel opéra par Philippe Boesmans, Création mondiale dédiée à Gérard Mortier, jusqu'au 12 avril à LaMonnaie, puis en février à l'Opéra-Comique à Paris

mercredi 9 janvier 2013

Smoke on the water (DANSE)

D’abord une explosion, un geyser qui se répand dans la ville, placardé sur tous les murs. Puis une rumeur lancinante qui gonfle à mesure que la date de la première approche : l’époque est angoissée, la fin de l’insouciance est inéluctable, l’urgence gronde. Clear Tears / Troubled Waters, la nouvelle création de Thierry Smits (Compagnie Thor), arrive aux Halles dès le 8 janvier. Le public retient son souffle…


Trois ans après To the Ones I Love, applaudi dans dix-sept pays, Thierry Smits revient aux Halles de Schaerbeek pour nous parler du spleen. Sept (tout jeunes) danseurs, magnifiquement accompagnés en live par Steven Brown, Blaine Reininger et Maxime Bodson, explorent leur environnement chaotique, en quête d’espoir.

Les premiers pas sont rudes. La découverte de ce qu’il reste de nature autour d’eux est un éveil douloureux. Individuellement, chaque danseur tente d’apprivoiser une parcelle de ce monde hostile, habité de bruits illisibles, pour y trouver sa place. Tous tombent, finissent par suffoquer, voient leur corps comme écrasés.

Besoin de repères ? Héliocentrisme ? Ce sont des colonnes lumineuses, tour à tour marronniers rassurants, totems mystiques, ou simples émetteurs de chaleur qui vont les aider à se rassembler. Chacun à son rythme est paré d’une touche de bleu, note de calme et de tristesse contagieuse, témoin éclatant du rêve qui s’empare d’eux comme ils créent leur tribu.


Car la mélancolie est un sentiment complexe, « entre tristesse et douceur, espoir et lucidité », comme la musique populaire aux intonations klezmer qui les entraînent dans une bouleversante ronde finale. En effet, cette explosion annoncée, apothéose de la destruction impossible à contenir qui se joue, n’arrivera pas. A la place, Thierry Smits nous offre l’insouciance retrouvée, l’apaisement né de la joie d’être ensemble, car il est « urgen[t] d’espérer ».

Clears Tears / Troubled Waters, de Thierry Smits, du 8 au 16 janvier aux Halles de Schaerbeek (relâche dimanche et lundi). 19€/13€ - 9,50€ sur Arsene50.
Réservations : www.halles.be


mercredi 19 décembre 2012

Lettre au Père Noël - Les plus beaux spectacles à mettre au pied du sapin

En ces périodes de fêtes, voici une liste non exhaustive des spectacles à offrir à toute la famille. 

Bon shopping de Noël !

 

 

Kiss and Cry : spectacle hybride pour tous à partir de 12 ans

 


Après leur numéro, les patineurs artistiques attendent la sentence des juges sur un banc appelé "Kiss & Cry". Embrassez-vous, que la fin soit heureuse ou non, qu'on pleure ensuite de joie ou de dépit. L'important c'est de participer, de se lancer sur la glace pour virevolter en plus ou moins agréable compagnie, le temps d'une, deux, trois chansons, et advienne que pourra (tombera, tombera pas?) La danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey et le réalisateur Jaco Van Dormael, co-patineurs sur scène comme dans la vie, unissent leurs forces pour le montage de ce spectacle hybride, tourbillonnant.


Piccoli sentimenti : marionnettes loufoques pour tous à partir de 3 ans

 


Embarquement immédiat pour un voyage initiatique, périple muet, universel, d'une créature en éveil. Avec la marionnette, ouvrez grands vos mirettes, imprégnez-vous des notes ludiques et envoûtantes concoctées par le maître Max Vandervorst, tripatouillez tout ce que vous trouverez, et surtout jouez, expérimentez. 

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Occident : chronique de la violence ordinaire, pour adultes uniquement

 


Si les Deschiens s'installaient dans un bel appartement en ville, se mettaient au yoga, et portaient soudainement des costards, ils ressembleraient finalement assez aux personnages d'Occident, la pièce de Rémi De Vos reprise par le Rideau du Bruxelles en ce moment au Théâtre Marni. Si ce n'est que l'équipe de François et Yolande semblent souvent beaucoup plus bête que méchante, et qu'ici on s'interroge! En cette fin d'année festive, octroyez-vous une courte chronique de la violence ordinaire, déblatérée avec cynisme par deux comédiens de talent.

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Se souvenir des belles choses (nano-DANSE)

 
Après leur numéro, les patineurs artistiques attendent la sentence des juges sur un banc appelé "Kiss & Cry". Embrassez-vous, que la fin soit heureuse ou non, qu'on pleure ensuite de joie ou de dépit. L'important c'est de participer, de se lancer sur la glace pour virevolter en plus ou moins agréable compagnie, le temps d'une, deux, trois chansons, et advienne que pourra (tombera, tombera pas?) La danseuse et chorégraphe Michèle Anne De Mey et le réalisateur Jaco Van Dormael, co-patineurs sur scène comme dans la vie, unissent leurs forces pour le montage de ce spectacle hybride, tourbillonnant.




 Il est des poèmes légers, qui n'ont l'air de rien, mais qui vous tordent comme un torchon soigneusement essoré, tant ils sont bien racontés. Spectacle mêlant la danse, le théâtre, le cinéma, les arts plastiques, Kiss & Cry est une performance multiple, qui donne corps à quelques mots simples, universels, pour nous parler d'amour, de la mémoire, du temps qui nous échappe, de la mort. Grandes questions, grandes ambitions, portées à bout de doigts par deux nano-danseurs et toute une fine équipe de techniciens, pour un résultat virevoltant. 

Sur la scène, on observe le petit monde de Gisèle, en construction. Une poupée, un aquarium, un train téléguidé, qui une fois transposés à l'écran par l’œil expert du cameraman prennent taille humaine, et deviennent les acteurs de notre frénétique quête de l'amour perdu. De la même manière, les vingt doigts souples et précis des deux danseurs se font corps, timides et blessés, mais aussi sensuels et aguicheurs, amoureux, curieux, et n'ont certainement rien à envier aux jambes de leurs confrères. 


C'est ici que réside véritablement la pincée de génie du spectacle : pouvoir faire admirer au public la main du danseur, la caméra sur la maquette, ensuite immédiatement oubliées à la seconde où les yeux se posent sur l'écran, et inversement. Magie du spectacle, beauté du propos, Kiss & Cry est sans conteste le spectacle dont vous n'avez pas fini de vous rappeler.


Du 8 au 26 janvier 2013 au Théâtre National, places à acheter d'URGENCE ici. 
Séances de rattrapage en mars, calendrier complet ici.


Création collective : Michèle Anne De Mey, Gregory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé, Nicolas Olivier, Jaco Van Dormael
Production : Charleroi Danses / le manège.mons - Centre Dramatique

dimanche 10 juin 2012

Deux mâles, des mots (Concert lecture d'Arthur H)


Seconde étape du Marathon des mots, festival des littératures organisé tous les deux ans par l’ASBL Entrez Lire, le concert-lecture d’Arthur H et Nicolas Repac, l’Or Noir, aura été l’occasion d’un retour aux sources. Retour en enfance, temps béni où l’on nous raconte encore des histoires, retour à la tradition orale de la littérature qui s’écoute et se transmet, retour à la musicalité des mots, aux fondements de la poésie, retour aux racines des différentes cultures qui nous habitent, car « nous sommes tous, aujourd’hui, un peu créole, un peu américain, un peu oriental, un peu africain (relié par la vérité du rythme) ».



C’est le noir complet. Sur scène, deux conteurs, l’un assis à une table de bistrot, l’autre entouré d’instruments traditionnels, tous deux chapeautés. On pourrait être dans une tribu africaine, ou dans un club de jazz de la Nouvelle Orléans. Nous sommes en route vers l’Or Noir, portés par la voix d’Arthur H,  « cette voix qui nous vient du fond de la bananeraie, langoureuse et élégante, comme un hamac l’aurait fait s’il savait chanter, parfois grave et sèche comme une lampée de rhum, pour s’éteindre doucement afin de faire corps avec la nuit », nous décrit Dany Laferrière, l’un des auteurs des textes ramenés de la Caraïbe francophone par nos deux voyageurs.

Le théâtre, la voix, les lumières, les notes, constituent ici un véritable écrin dans lequel les mots scintillent davantage. « Avec Nicolas, nous avons improvisé quelques jours, jusqu’à ce qu’il trouve l’ossature harmonique, rythmique et mélodique et, surtout, l’atmosphère émotionnelle, la couleur sonore qui vibre avec chaque poème ». Voilà ainsi le public embarqué dans une expérience collective, un frissonnement général où tous les sens sont en éveil pour accueillir les mots, bien loin des gueuletons littéraires solitaires modernes dans les transports en communs.

L’amour, la mort, le voyage, notre conteur « siffle des choses très anciennes/de serpents de choses caverneuses » (Aimé CESAIRE, Corps perdu). L’Or noir, combustible, source d’énergie naturelle, alcool à brûler les cœurs et à transmettre les passions, ce sont les mots, les mots de tous les temps, nous dit Arthur H qui les réincarne : « Culbuté par la grosse houle du siècle/ au feuillage musicien des mots je lave/ mon époque à l’eau de ma tendresse du soir. » (René DEPESTRE, Le métier à métisser)

Prochaines escales : http://www.arthurh.net/lor-noir/

vendredi 20 avril 2012

Comment visiter 182 galeries du monde entier en quelques heures ?

Art Brussels - Art contemporain

Si vous faites partie des français qui vont jusqu'à Brussels Expo pour voter ce weekend, si vous cherchiez des activités abritées pour échapper aux giboulées, si vous n'avez pas le temps de traverser 25 pays pour dénicher les nouveaux noms de l'art, mais aimerez quand même bien ne pas passer à côté, vous n'avez AUCUNE raison de rater la 30ème édition de la Contemporary Art Fair de Bruxelles.


Grâce à la nouveauté de l'année, la nocturne grand public, nous avons pu flâner hier soir entre les 182 galeries aménagées à Brussels Expo. Grande ignare de l'art contemporain que je suis, cette soirée m'a permis de prendre le temps de voyager d'une galerie à l'autre, d'un pays à l'autre, pour y découvir des photos, peintures, installations diverses et sculptures insolites, sous l'oeil bienveillant des galeristes toujours prêts à expliquer la démarche d'un artiste, ses méthodes de travail, ou le pourquoi du comment d'une performance a priori très conceptuelle.

Trois espaces pour les 2 000 artistes à découvrir :
First Call - la section de la nouvelle génération qui vit sa 1ère fois(re)
Young Talent - pour les artistes dont la carrière est déjà lancée
Gallery Zone - pour les noms déjà connus à l'international

Les coups de coeur :

Relocation de Hans Wilschut, Galerie Ron Mandos (NL), pour sa lumière, ses couleurs, révélant le caractère surnaturel que peuvent revêtir certains éléments triviaux de notre quotidien.



Les briques de la Galerija Skuc (Slovénie), qui peuvent être une simple brique à 5€, une arme et en valoir 500, ou une oeuvre d'art et se vendre alors 5000€. Les mots de Fred Eerdekens, Galerie Samuel Vanhoegaerden (BE), projetés sur un mur, dans une flaque, à partir d'une sculpture en relief inattendue.
Utopia Dystropia de Ged Quinn, Galerie Paragon (GB), série de 7 lithographies qui semblent coloriées à la main d'une ou deux touches seulement, qui suffisent pourtant à modifier totalement la lumière des dessins. Les photographies trafiquées de Martin Liebscher, Asbaek Gallery (DK), où l'on peut voir un même homme incarner plusieurs centaines de spectateurs à lui tout seul, dans des endroits prestigieux comme la Scala de Milan.


Enfin, le stand de la Fédération Wallonie Bruxelles, occupé par les artistes Wilmes et Mascaux, vous permettra de vivre quelques grands moments d'émotions, devant par exemple les photos de la série "Garden" comme cet arbre survivant, ou encore l'escalier qui ne mène plus nulle part, seul témoin d'une époque grandiloquente aujourd'hui déchue.



La foire vous a ouvert l'appétit? Encore plus d'évènements à découvrir dans toute la Belgique cette semaine !

Art In The City - Exposition de sculptures en plein air dans le parc Egmont - tous les jours du 18/04 au 22/04 , de 8h à 20h, Accès gratuit

Video In The City - Exposition de vidéos aux Galeries Cinéma - du 18/04 au 27/04 de 14h à 22h30, 5€

Mais aussi des remises de prix, débats, projections vidéos, expositions... Plus d'infos sur artbrussels.be

dimanche 15 avril 2012

Nomades' Land (FESTIVAL)


Balkan Trafik!

Déjà 6 ans que Bozar et 1001 Valises nous préparent chaque printemps un délicieux bouillon de culture des Balkans. Nicolas Wieër, instigateur et producteur du festival, voulait en finir avec les clichés, « transformer l’idée de poudrière des Balkans en poudrière culturelle », en mettant en scène toute la richesse culturelle de cette région trop méconnue, dans un lieu de référence comme le Palais des Beaux Arts.

Opération réussie : Roumanie, Albanie, Macédoine, Grèce, Serbie, Turquie, Bosnie, Kosovo, toutes les routes mènent au Bozar du 12 au 15 avril. Le Palais labyrinthique devient un carrefour où toutes les communautés se croisent pour faire un bout de chemin ensemble, sac au dos et  Burek à la main.


Au sous-sol, nous avons été accueillis par le Kabaret Manouche de Tcha Limberger, qui réunissait le guitariste Fapy Lafertin et Les Violons de Bruxelles pour un concert intimiste dans un cabaret 70s. Le tout accompagné d'un délicieux Merlot de Slovénie et de loukoums, de quoi se mettre définitivement dans l'ambiance! Au-dessus, nous avons fait halte au Rembetiko café pour une dégustation de pita et de zeljanica en musique, avec Michel  Hatzi, musicien greco-belge à la croisée des chemins. Dans le grand hall, nous avons découvert Kirika, ensemble atypique où clarinette et Bouzouki côtoient guitare électrique, basse et batterie pour un folk psychédélique. La soirée s'est terminée en apothéose avec Band of Gypsies, Taraf de Haïdouks et le Koçani Orkestar, soit 26 musiciens, danseurs, et chanteurs, que la Belgique avait déjà applaudis à Couleur Café et à l'Ancienne Belgique. La salle Henry Leboeuf était pleine à craquer, le public debout à tous les étages dansant et tapant des mains au rythme des violons, accordéons, clarinettes, cithares, dans une ambiance frénétique qu'on a peu coutume de vivre dans ce temple de la musique classique!


C'est le coeur léger et l'esprit réchauffé que nous sommes rentrés de voyage, des rêves plein les yeux. Si vous avez manqué Balkan Trafik, prenez date dès à présent de la prochaine édition (18-24/04/2013) : il ne faut surtout pas rater le train une seconde fois!

vendredi 3 février 2012

AaRON finit sa tournée (CONCERT)

C'était le dernier, on y était!
AaRon a achevé samedi soir sa tournée "Unplugged & Waves" au Forum de Liège, après un an de concerts. Et contre toute attente le duo était fortement renforcé, et complètement "plugged", ce qui n'a pas été pour nous déplaire! "C'est la deuxième fois que l'on vient au Forum, et c'est toujours aussi classe!" souligne Simon Buret à son entrée en scène.


C'est vrai que la salle a le cachet des théâtres du siècle dernier, la splendeur du monument Art déco et le confort des salles de concert actuelles pouvant accueillir plusieurs milliers d'agités. Un lieu parfaitement adapté au romantisme tribal de la musique d'AaRON.

En effet, si le duo s'est fait connaître avec "U Turn", "Mister K", et autres ballades à minettes délicieusement frissonnantes et nostalgiques, il réussit à donner à chacun de ses morceaux une dimension rythmique cardiaque et puissante. La touche d'Olivier Coursier, ex-guitariste de Mass Hysteria, groupe français de metal "fusion" au gros son? En tout cas, plutôt remuant pour un "unplugged" tour!

Pour ma part, la cerise sur le gâteau, qui fait que leur musique s'impose à moi telle une évidence, c'est la voix de Simon (je peux t'appeler Simon ?!), qui s'élève tel un cri plaintif, progressivement chargé d'écho jusqu'au frisson de l'éraillement final. Me voilà transportée dans les montagnes, à écouter la voix de la terre qui s'éveille au chant du chamane... J'en fais trop, je m'arrête-là!

Rendez-vous au Bel'Zik festival le 23 mars 2012 pour voir de vos propres oreilles.

Un petit hommage en passant à Clint is gone, qui nous a également bien fait remuer en première partie. A deux seulement sur scène, je vous tire mon archet!

dimanche 20 novembre 2011

Occuper l’espace Publique (DANSE)

Publique, spectacle de Mathilde Monnier, Les Halles de Schaerbeek, 27/09/11

Aller aux Halles de Schaerbeek, c’est déjà une aventure en soi : l’Eglise Sainte-Marie trônant au milieu de la circulation, arborant ses couleurs funky dans la nuit tombante, on est déjà un peu dans un décor de conte, pas très loin de l’Orient.
Aller aux Halles c’est aussi savoir que l’on va croiser des OVNI. Les lyonnais ou les autres qui, comme nous, auraient fréquenté Les Subsistances ne seraient pas dépaysés. Le principe du laboratoire artistique, qui peut sembler au départ quelque peu conceptuel, prend tout son sens dès la première représentation, et l’on finit par se dire qu’il porte bien son nom. Bref, moi qui ai de fortes lacunes en danse, quand j’ai vu qu’un des seuls noms de chorégraphes qui me sont familiers était mis à l’honneur, dans une reprise d’un spectacle déjà mille fois applaudi depuis 2004, je me suis dit : « allons-y » !

Et effectivement, Mathilde Monnier n’a pas du tout fait les choses à moitié : composer un spectacle entièrement sur la musique de PJ Harvey, avec huit danseuses qui ne s’arrêtent jamais de bouger, une lumière brute, des récits, une fin théâtrale…
Quelques moments très forts du coup, tous les « solos » notamment, où la folie semble parfois s’emparer progressivement des corps qui ne cessent de lutter pour s’en échapper, ou bien l’amour naissant qui se laisse deviner au travers d’une danse mi-tribale mi-enfantine.

Un langage qui nous parle, car nous avons tou(te)s déjà piqué une petite défoulante dans notre chambre avec du rock à fond, mais qui s’exprime avec la même force du début à la fin, laissant le spectateur non initié dans une attente d’un dénouement (explosif ?) qui ne vient pas. Le retour au calme permet aux voix enfin de résonner, de s’entremêler pour un final théâtral surprenant.

Nous avons donc passé de bons moments, sans finalement tout comprendre. Mais n’est ce pas là tout l’intérêt, pour des laborantins, de pouvoir réaliser leurs expériences sur tout type de cobayes, y compris les non initiés ?

Chorégraphie : Mathilde Monnier / Musique : PJ Harvey / Scénographie : Annie Tolleter / Interprètes : Germana Civera, Ondine Cloez, Corinne Garcia, Natacha Kouznetsova, I-Fang Lin, Ana Sofia Neves Gonçalves, Ayelen Parolin, Filiz Sizanli / Coproduction : Festival Montpellier Danse, Théâtre de la ville paris, Festival d’automne, deSingel Anvers, Centre Chorégraphique National de Montpellier Languedoc-Roussillon.